Conflits

Invité – Guerres de désinformation dans le Golfe

Note: Ce billet nous a été soumis par un employé du ministère de l’Intérieur, contraint de gardé l’anonymat. Il s’agit donc d’un billet invité.

Le 24 mai dernier, le site de l’agence de presse officielle du Qatar (QNA) diffusait un article relayant les propos de l’émir qatari Tamim Al Thani au cours d’une cérémonie militaire. Dans les faits tels qu’ils sont rapportés, le monarque y chante les louanges de l’Iran, l’éternel mouton noir du Moyen-Orient et ennemi juré de l’Arabie Saoudite. L’occasion est trop belle pour Riyad : ni une ni deux, les officiels saoudiens accusent à nouveau Doha de supporter l’Iran mais aussi les réseaux terroristes. Avec les Emirats Arabes Unis (EAU), l’Egypte et le Bahreïn, l’Arabie Saoudite rompt ses relations diplomatiques avec le Qatar et décrète un boycott commercial à l’encontre de la pétromonarchie honnie. C’est le début d’une crise diplomatique d’une ampleur sans précédent dans la région.

Une attaque informatique à l’origine de la crise

Problème : le jeune émir qatari n’a jamais prononcé les mots que lui reproche Riyad. Comme Tamin Al Thani l’a rapidement déclaré, c’est un piratage informatique qui serait à l’origine de l’article rapportant les propos incriminés. Une version des faits soutenue par les enquêteurs du FBI, qui privilégie la piste de hackers russes. Leur objectif supposé : distiller de fausses informations afin de déstabiliser les alliés de Washington au Moyen-Orient.

Moscou serait-il à la manœuvre ? Depuis la dernière élection présidentielle américaine, qui a porté Donald Trump à la Maison Blanche, tous les soupçons se portent en effet vers la Russie, un havre pour les pirates informatiques en tout genre. Le Kremlin est accusé d’ingérence dans le processus démocratique américain : l’intrusion de hackers dans les serveurs du camp démocrate ou encore la diffusion massive de «fake news» auraient ainsi contribué à la victoire du magnat new-yorkais sur sa rivale, Hillary Clinton. A Moscou, on fait de nouveau mine de s’offusquer, tout en réfutant d’un revers de la main les accusations du FBI.

A moins qu’il ne faille regarder du côté des Emirats arabes unis (EAU) ? C’est la thèse soutenue par une partie des services de renseignement américains. Relayée par le Washington Post, elle révèle que plusieurs responsables haut placés des EAU se sont réunis, la veille de l’attaque informatique, afin d’en discuter les modalités. Une version que défend également Doha qui aurait précisé que, une heure avant le piratage, un afflux massif d’IP émiraties a été recensé sur le site de l’agence, comme en prévision d’un piratage à venir. On ne sait pas, en revanche, si ces Emiratis se sont reposés sur leurs propres ressources pour mener le hack ou si, par mesure de sécurité, ils ont fait appel à un « sous-traitant » étranger – ce qui conforterait la piste russe.

Quoiqu’il en soit, Abou Dhabi adopte le même dédain outré que Moscou et se contente de nier les accusations formulées par le Washington Post. Et de renvoyer la faute sur Doha : le problème, veut-on faire croire, c’est l’attitude du Qatar vis-à-vis du terrorisme islamique, pas la diffusion de « fake news » ni le piratage de plusieurs médias sensibles.

« Fake news », piratage et ingénierie sociale: chronologie d’une infoguerre

Une stratégie payante : ni les dénégations officielles de Doha ni les révélations des enquêteurs américains n’auront réussi, pour l’heure, à entraver ce qui s’apparente à une propagande de guerre. Bien au contraire : la crise avançant, la guerre d’influence est devenue de plus en plus violente, presque frénétique.

Le 1er août, une page Web rattachée à un faux nom de domaine attribué à Al Jazeera prétendait que la Russie versait des pots-de-vin aux Emirats Arabes Unis, dans une tentative d’usurpation, remarquable dans sa réalisation. Cette technique dite du website spoofing est très prisée des hackers qui, après avoir copié dans son intégralité un site tiers, utilisent la copie dans le but de tromper les cibles, diffuser de fausses informations ou récupérer des données sensibles.

Le 10 août, un jeu vidéo voit le jour sur le modèle du jeu russe Blue Whale Challenge : l’objectif, poser des questions de plus en plus intimes au joueur, l’idée étant d’aller le plus loin possible. Parmi ces questions, les internautes saoudiens n’ont pas manqué de noter celle-ci “Quel est votre avis sur le Qatar?”. Une question particulièrement intéressante au regard de la récente actualité saoudienne: les partisans d’une paix avec le Qatar ont en effet tous été arrêtés par le régime en place .

Ainsi du 22 août dernier, lorsque la télévision de Dubai fait état d’un climat quasi-insurrectionnel au sein de son petit mais puissant voisin : à Doha, des manifestants battraient le pavé contre le régime d’Al Thani, dont la police, secondée par des militaires turcs, aurait répondu par le tir de gaz lacrymogènes. Un « couvre feu » serait même en vigueur dans la capitale qatarie.

Ici encore, tout est faux. « Un nouvel exemple de fake news créées par les pays participant au blocus« , s’est désolé Saif Al Thani, le directeur des relations avec la presse au sein du gouvernement qatari, pointant les « efforts désespérés » des EAU, du Bahreïn et de l’Arabie Saoudite afin d’isoler chaque jour davantage leur concurrent sur la scène internationale.

Le 8 septembre, c’est au tour d’un faux tweet d’enflammer la toile. Frauduleusement attribué au groupe terroriste Etat islamique, son contenu entend démontrer le soutien actif du Qatar aux djihadistes de Daesh. Une aubaine pour Riyad, dont officiels et journalistes se sont empressés de relayer « l’information » avant qu’elle ne soit démentie.

Une région particulièrement exposée à la désinformation

Faisant feu de tout bois, les rivaux du Qatar semblent donc s’être lancés dans ce qui s’apparente à une véritable stratégie délibérée visant à affaiblir Doha. Quitte à tordre le cou à la réalité et à inonder les médias et réseaux sociaux de « nouvelles » sujettes à caution. La région, au demeurant, fait figure de véritable eldorado pour tout ce que le web compte de retraités du renseignement, hackers mercenaires et conspirationnistes de tous bords.
Le quotidien britannique The Independant a récemment démontré, au cours d’une enquête fouillée, à quel point le Moyen-Orient constituait un terreau particulièrement fertile pour les théories complotistes. Or si certains des sites spécialisés dans la création et la diffusion de fausses nouvelles peuvent prêter à sourire, leur capacité de nuisance est décuplée au sein d’une région particulièrement instable.

« Le pouvoir potentiellement explosif des sites de fake news est d’autant plus important dans des sociétés qui s’avèrent instables, faibles et divisées« , abonde Jean-Marc Rickli, chercheur au Centre des politiques de sécurité à Genève, interrogé par The Independent, ce dernier mettant en garde contre les conséquences dévastatrices de l’ère de la post-vérité sur la région. Ainsi d’un message qui a abondamment circulé entre les utilisateurs libanais des applications de messagerie instantanée, selon lequel le Hezbollah avait kidnappé plusieurs hauts officiers du Mossad, l’un des services de renseignement israéliens. Une fausse information, qui n’a cependant pas manqué de mettre la région en émoi.

La désinformation, conclut le journal britannique, est désormais ouvertement utilisée afin d’influencer la politique des Etats. Ce que confirme Jean-Marc Rickli : « Créer des  »réalités alternatives » est l’objectif ultime des politiques de post-vérité. Ces tactiques dignes de la Guerre froide, mettant à profit la  »force de la politique » plutôt que la  »politique de la force », pourraient avoir beaucoup d’effets dans la région. » Quand on sait que la région a manqué de peu une intervention militaire au Qatar, il est légitime de se demander si une guerre déclenchée peut être fondée sur la foi d’une « fake news ».

Le piratage d’Al-Oitaba, le sulfureux ambassadeur des Emirats Arabes Unis

Très exactement un jour avant l’annonce de l’embargo, le 4 juin, les Emirats Arabes Unis sont éclaboussés par un piratage informatique d’une rare violence. Youssef Al-Oitaba, ambassadeur des EAU à Washington, est victime d’une fuite d’emails via GlobalLeaks qui fera date. Tout y passe: les plans secrets des EAU visant à pousser à une relocalisation de la base américaine au Qatar, les relations sulfureuses de l’ambassadeur avec des travailleuses du sexe et même des discussions sur l’invasion militaire de Doha par Riyad, avec la bénédiction d’un général américain. Doit-on y voir la réponse du berger à la bergère, ou une tentative supplémentaire de déstabilisation de la région?

De façon surprenante, les médias français resteront relativement silencieux sur ce sujet, alors que le volume et la masse des informations piratées en font pourtant la fuite la plus importante jamais assistée dans la région.

Outre-Atlantique, ces révélations ont provoqué un tollé qui ne semble pas près de s’arrêter. Il faudra des trésors de transparence et d’investigations pour déterminer l’identité des auteurs derrière ces piratages et propagandes répétées. Quoi qu’il en soit, en l’espace de quelques mois, la crise du Golfe persique semble être devenue un cas d’école de désinformation.