L’OSINT, c’est le concept très à la mode dans les professions où l’on aime enquêter et veiller. Notamment les chercheurs et les journalistes, comme moi. L’acronyme, venu du monde du renseignement, évoque historiquement le « renseignement en sources ouvertes » (open source intelligence). Un héritage qui amène certains -comme moi- à préférer un lexique moins conoté, comme « enquête en sources ouvertes -numériques-« . Après tout, un journaliste ne parle pas de HUMINT (human intelligence, renseignement humain) lorsqu’il va interview quelqu’un. Mais bref, l’OSINT fascine aujourd’hui car elle permet en maîtrisant les outils et les pratiques numériques de trouver des pépites d’information perdues au coeur du gigantesque capharnaüm qu’est l’Internet. Une pratique qui, lorsqu’elle a percé dans les médias, a donné l’impression qu’elle pouvait renforcer les journalistes en leur donnant des moyens inédits de révéler des informations d’utilité publique. Un bel outil au service de la démocratie. Et des praticiens ayant une réflexion éthique.
Dans son ouvrage récent OSINT: enquêtes et démocratie (INA Edition, 2025, ici), Allan Deneuville, maître de conférence en sciences de l’information et de la communication à l’université Bordeaux-Montaigne, consacre un chapitre à un sous-concept pour le moins intéressant : la dark OSINT. Il le définit ainsi : « Ensemble des usages antidémocratiques des enquêtes en sources ouvertes. » Ce qui regroupe des comportements comme le harcèlement en ligne, le doxing ou de la recherche pour optimiser l’ingénierie humaine mobilisée par des cyber criminels. Mais aussi, et c’est cela qui nous intéresse : la désinformation.
Le premier cas d’ampleur d’utilisation des codes de l’OSINT relevé par Allan Deneuville est celui du massacre de Boutcha, en février et mars 2022, en Ukraine. Alors que les grands médias mobilisent leurs meilleurs enquêteurs online, les désinformateurs au service de Moscou imitent les usages, le ton, la forme, des OSINTers pour semer le doute. Ils affirment que les victimes des Russes pourraient être une mise en scène. Qu’ils ne sont pas morts. Ou qu’ils ont été tués par les Ukrainiens. « Ce chassé-croisé où les médias occidentaux et les canaux de désinformation russes utilisent les mêmes images et données, ainsi que de semblables outils de mise en scène, illustre la puissance de la grammaire visuelle de la véridiction dans la production de preuves, mais aussi son instrumentalisation dans le cadre de la guerre informationnelle« , analyse l’auteur.
L’OSINT est convaincante. Et si ça ressemble à de l’OSINT, ça ne peut qu’être de l’OSINT.
Deneuville observe que les enquêtes OSINT, en particulier vidéo, ont adopté un certain nombre de codes. Le zoom dans la carte, les lignes et les flèches de couleur qui vous permettent de comprendre à quel amas de pixels le journaliste fait référence. Le souci, c’est que souvent… vous et moi… nous ne voyons qu’une tâche sombre. Faut il y voir un char russe cramé ? Le corps d’un malheureux abandonné sur le champ de bataille ? Pour trancher, en général, nous faisons confiance au sérieux de l’auteur ou du diffuseur. Et là, tout dépendra de si vous accordez du crédit aux médias classiques ou si vous êtes déjà éloigné de ce type de sources, par défiance. Tout comme Russia Today a reproduit les codes de la télévision pour donner l’illusion de faire de l’information, il suffit aux dark OSINTers de faire des jolies cartes pour donner l’illusion de faire de l’OSINT.
Les OSINTers, c’est comme les chasseurs
Tous les espoirs de cette transparence garantie par les veilleurs et enquêteurs en OSINT sont douchés. Nous qui avions cru qu’il suffirait de scroller sur X et Telegram pour tout savoir de ce qui se passait dans le Donbass, en Afghanistan ou en Iran… Voila que les méchants aussi utilisent l’OSINT. Pas pour aider les citoyens à comprendre le monde qui les entoure mais pour piéger les naïfs. Comment distinguer entre les bons OSINTers et les dark OSINTers ? C’est comme les chasseurs… dans le célèbre sketch des Inconnus. (Pour les plus jeunes de mes lecteurs qui n’auraient pas cette référence préhistorique, il s’agit de ceci.)
Comme pour le travail journalistique en général, il va falloir que les OSINTers fassent preuve de la plus grande rigueur et de la plus grande transparence. Notamment dans les limites de leurs résultats. « Une piste possible serait d’intégrer plus systématiquement l’expression du doute dans ces productions, propose Allan Deneuville. Trop souvent, elle adopte le ton de l’autorité, cherchant à asséner ses vérités de manière définitive. Or il serait tout aussi capital d’apprendre à représenter l’incertitude. »
Elena Martynova, doctorante à l’université de Prague, relève de son côté que le terme OSINT est également utilisé pour crédibiliser des comptes sur les réseaux sociaux faisant de l’influence ou de la désinformation : « La multiplication des comptes sur les réseaux sociaux qui se présentent comme des analystes OSINT a encore compliqué l’environnement informationnel. Certains comptes très suivis, tels que OSINT Defender et Open Source Intel, ont rassemblé un large public tout en publiant fréquemment des informations non vérifiées ou spéculatives sur les conflits à Gaza et en Ukraine. Leurs publications comportent souvent des cartes, des horodatages et un langage technique, donnant une impression de professionnalisme même lorsque les informations sont fausses ou biaisées. Cette tendance ne se limite pas aux zones de conflit. En Inde, des comptes politiquement alignés tels que @TheHawkEyeX et @OsintUpdates utilisent le label OSINT pour enquêter et accuser des journalistes et des groupes de la société civile d’être « anti-indiens ». Le terme « OSINT » est ainsi devenu un outil rhétorique qui peut être utilisé pour valider des informations exactes ou fausses. »
« Hey OSINTers, look at me!«
Cette illusion est aujourd’hui largement intégrée par les belligérants. La Russie en est le meilleur exemple. Consciente que de nombreux observateurs scrutent les réseaux pour repérer la moindre avancée de ses troupes, Moscou a appris à en jouer pour générer des effets cognitifs et psychologiques. A la mi août 2025, les Russes ont ainsi infiltré des binômes, de nuit, dans la région de Pokrovsk, pour réaliser des photos qu’ils ont ensuite diffusé. Immédiatement, les OSINTers mettent à jour leurs cartes et leurs outils de suivi. Le mot « catastrophe » est répété à l’unisson, devant cette preuve flagrante d’une percée d’une vingtaine de kilomètres.
Dans de très nombreux médias, on avait alors commenté un effondrement de la ligne de défense ukrainienne. En réalité, les petits commandos infiltrés, isolés, se faisaient rapidement neutraliser une fois les selfies réalisés. Sur le terrain, il n’y avait donc pas de percée. Alors que les plateaux des chaînes d’information, il y en avait une.
Dans un autre registre, les Etats-Unis ont généré débats, spéculations et inquiétudes dans les derniers mois de 2025 en faisant régulièrement voler des aéronefs au large du Venezuela. Des avions parfaitement visibles sur les applications de tracking. Au Pentagone, on avait pas oublié qu’ils étaient visibles pour n’importe qui. On voulait justement les montrer. Donner l’impression de simplement multiplier les coups de bluff, sans aller plus loin. La nuit de l’opération Absolute Resolve qui a permis d’enlever Nicolas Maduro, les avions américains… avaient coupé leurs transpondeurs. On ne les voyait plus en ligne.
Comment éviter ce genre de travers ? La suggestion d’Allan Deneuville de faire preuve de plus de transparence et de prudence dans les conclusions est un élément clef de la réponse. De nombreux journalistes s’appuient sur la production d’OSINTers dont ils n’ont aucune idée de qui ils sont, de quelles sont leurs compétences réelles ou leurs éventuels intérêts. A minima, ils devraient citer ces sources, comme n’importe quelle autre. Surtout, les réflexes de base du journalisme doivent être appliqués. Vraiment. Et l’un de ceux là est de recouper les informations. Autrement dit, ne pas se contenter de l’OSINT mais de coupler ces outils et ces méthodes à un solide réseau de sources et, dans l’idéal et dans la mesure du possible, à une pratique de terrain. C’est la seule façon d’échapper aux manipulations.



Share On Facebook
Tweet It

