Conflits

Géopolitique des séries

En tombant sur le dernier essai de Dominique Moïsi, « La Géopolitique des Séries« , je me suis dit qu’il y avait là une très bonne idée. Ce média ne cesse en effet de progresser dans le quotidien des citoyens du monde entier, avec des synopsis et des univers incluant de plus en plus des thématiques militaires, diplomatiques, stratégiques et donc, géopolitiques. L’auteur de « La Géopolitique de l’Emotion » semble pourtant au fil des pages s’être égaré dans ce qu’il souhaitait faire.

Dominique Moïsi note que les séries, comme objet d’étude illustrant notre imaginaire et nos perceptions cognitives, méritent d’être étudiées par les géopoliticiens. Il décide d’en prendre plusieurs et de les décortiquer pour comprendre ce qu’elles nous disent de notre monde: Game of Thrones, House of Cards, Homeland, Downtown Abbey et Occupied.

Malheureusement, comme l’auteur le confesse lui même, il est loin d’être un grand connaisseur de son objet d’étude. Il se demande par exemple comment les mélanges culturels de Game of Thrones, à la croisée d’inspirations occidentales et orientales, de différentes époques, nous raconte une mondialisation plus ou moins bien perçue. Sauf que ce type d’univers n’a rien d’original, puisqu’il est propre à un genre littéraire, cinématographique, graphique, qui n’est plus si nouveau: l’heroic fantasy. C’est comme si on s’étonnait aujourd’hui de voir dans un Star Trek la dimension scientifique crédible propre à la science fiction. On pourra se poser la question le jour où la moitié des séries à succès relèveront de ce registre, ce qui est pour l’instant loin d’être le cas.

conan

Pour un public généraliste, l’auteur propose quelques éléments d’analyse qui semblent parfois superficiels. Effectivement, en regardant House of Cards, on voit comment les Américains peuvent avoir un regard très négatif sur leur classe politique. A l’inverse de la série The West Wing où l’on rêve de représentants éthiques et dévoués. Homeland nous montre comme le terrorisme djihadiste est venu recruter jusque dans nos propres rangs. Ok. Et alors? Un chapitre vaut le coup d’être lu : le dernier. Il propose un scénario de série, et une hypothèse de prospective géopolitique, qui soient positifs.

Mais à quoi bon, pour un stratégiste ou un géopoliticien, pour un sociologue ou un psychologue, se pencher sur les séries? Parce que comme n’importe quel média, elles peuvent servir d’objet ou de support pédagogique.

La série comme support pédagogique

Comme Dominique Moïsi le relève, la série Game of Thrones peut servir à expliquer certaines théories des relations internationales. Le magazine américain Foreign Policy s’est prêté à l’exercice. On peut d’ailleurs le faire avec d’autres supports que les séries: nous avons proposé d’utiliser les jeux-vidéos ou les invasions de zombis comme un outil d’apprentissage de la stratégie et de la tactique militaires, dans les pages du magazine DSI.

Il ne s’agit pas de dire qu’un jeu vidéo ou un épisode de la série Generation Kill -à voir absolument- vous permettrons de comprendre le monde ou de devenir un stratège. Il s’agit tout simplement d’attirer un public plus large et de lui faire prendre conscience de l’intérêt de ces enjeux, avant de les amener à s’intéresser au Grand Jeu ou à Clausewitz.

Participants dressed as zombies and soldiers simulate a fight during a "Zombie Walk", part of the Venetian Carnival, in Venice

La série comme objet d’étude

La série peut aussi être étudiée comme objet. Comment circule-t-elle à travers le monde? Qui regarde House of Cards et qu’en pensent les populations de différents pays où elle est exportée? Dominique Moïsi le fait à plusieurs reprises en notant par exemple que des élites chinoises voyaient dans cette série la preuve que les Américains étaient aussi corrompus que les Chinois. Dommage que l’on ne pousse pas plus la réflexion.

En effet, on a beaucoup cherché à comprendre comment les moyens massifs du cinéma hollywoodien et son hégémonie dans le monde influaient sur la compréhension du monde des habitants de la planète entière. De même pour les jeux vidéos de tir, à travers des licences comme Call of Duty, qui participe à une perception arabisée de l’ennemi.

Dans le cas des séries, de vraies questions se posent sur le plan géopolitique. Aussi bien à travers la circulation des contenants (comment les telenovelas, par exemple, voyagent de l’Amérique du Sud au Moyen-Orient), qu’à travers les contenus (qui est la menace dans les séries américaines? qui est la menace dans les séries russes?). En tout cela, l’essai de Dominique Moïsi nous invite finalement surtout à poursuivre la recherche dans ce domaine.

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