Médias

Irma, le soldat blanc, l’enfant noire et la propagande

Ils sont plutôt beaux, ce jeune soldat français et cette enfant fatiguée après le passage du cyclone Irma à Saint-Martin. Le cliché, pris par Mathieu Mondoloni, a été posté sur Twitter avec le commentaire « au bien nommé aérogare de l’espérance à Grand-Case, les évacuations se poursuivent« . Les militants de tous bords s’en sont emparé pour tâcher d’y trouver un message qui leur convienne. Les analystes ont rebondit pour tâcher d’en démontrer la nature. Avant de débuter mon propre petit laïus sur le sujet, précisons que Mathieu Mondoloni est journaliste à France Info, envoyé spécial là-bas, mais qu’il est aussi l’un de mes anciens professeurs de journalisme et un copain.

Initialement, je ne voulais pas me plonger dans l’exercice de la critique de ce cliché. Polémique stérile dans un climat médiatique ou de toute façon, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, c’est à celui qui gueule le plus fort. C’est une autre analyse, d’un maître en la matière, qui m’a pourtant convaincu de m’y coller. Dans sa tribune sur le site de Rue89, Daniel Schneidermann, vétéran de la critique média, explique l’affaire. Il nous confirme que la photo n’est pas posée (Mathieu Mondoloni a été obligé de se justifier…) et que les interprétations des uns et des autres sont tout à fait discutables, les juges d’un procès en néocolonialisme et les avocats du blanc oppressé étant renvoyés dos à dos. Jusque là, nous sommes d’accord. Mais il manquait visiblement une savante conclusion : « Il n’en reste pas moins que cette photo est, objectivement, une photo de propagande. Non pas dans ses intentions, professionnelles et irréprochables, mais dans le message qu’elle porte, dans ses récupérations possibles par l’institution militaire. »

C’est quoi la propagande?

Alors d’accord, il n’est pas facile de poser des définitions arrêtées sur ces termes volatiles, mais tout de même, sommes nous obligés de dire -et d’écrire- n’importe quoi? Daniel Schneidermann nous explique ici qu’un journaliste qui diffuse une information, produit en réalité de la propagande si l’un des acteurs de l’événement y trouve un intérêt. Ainsi, s’il est possible de voir du positif dans une information, elle n’est plus information mais propagande. Et le journaliste, propagandiste malgré lui si son récit plait, quelle que soit son intention initiale. Et bien non Monsieur Schneidermann.

En bon journaliste, je vais tâcher de vérifier le sens des mots. Le Larousse me dit que la propagande est « l’action systématique exercée sur l’opinion pour lui faire accepter certaines idées ou doctrines, notamment dans le domaine politique ou social« . La plupart des auteurs académiques font effectivement pour la plupart un lien entre la propagande et l’objectif politique. Car en tant que chercheur en sciences de l’information et de la communication (SIC), je vais chercher un peu plus loin que le dictionnaire. L’historien Fabrice d’Almeida note que le mot apparaît dans lexique militaire en 1690, signifiant alors « ensemble des moyens mis en oeuvre pour atteindre un but, un objectif« . Le professeur en SIC Philippe Breton (qui est d’ailleurs à Saint-Martin pour la Croix Rouge) relève également son apparition en 1622 pour évoquer l’ »action de propager, en toute légitimité, des croyances religieuses« , puis en 1790 des « idées politiques« . Plus tard, au XXIème siècle, la propagande est démocratisée par des chercheurs comme Harold D. Lasswell comme le moyen de construire et diffuser un message en fonction du public afin de convaincre… En démocratie justement. A l’époque, c’est très à la mode et un certain Joseph Goebbels pousse le talent si loin que la propagande devient… Une notion négative.

Du coup, aujourd’hui, on ne sait plus trop où est la différence entre la propagande et la communication, notamment politique (et donc militaire). Caroline Ollivier-Yaniv relève ainsi que « la tension entre les catégories « propagande » et « communication politique » est devenue particulièrement manifeste dans les années 1980, décennie caractérisée par la construction de la communication comme catégorie d’analyse dominante, dans la sphère politique et au-delà. Cette tension se caractérise autour de la notion de manipulation, c’est à dire de la potentialité d’influencer et de transformer les idées ou les comportements des citoyens sans qu’ils en aient conscience, en s’adressant à leurs émotions plutôt qu’à leur raison ou encore en faisant usage du mensonge ou de la désinformation« . La propagande est donc un processus manipulatoire, comme le confirme aussi Fabrice d’Almeida: « La manipulation contemporaine correspond à une forme très subtile de propagande et cela d’autant plus qu’elle ne se donne généralement pas pour telle. »

S’il n’est pas facile de définir la propagande, il n’est pas non plus facile de définir la communication. Distinguons donc la pratique sociale de la pratique professionnelle. Sociologiquement, peu après que Lasswell ait théorisé la propagande et que Goebbels lui ait donné ses lettres de noblesse, les fondateurs de l’Ecole de Palo Alto (Watzlawick, Beavin & Jackson) se sont plongés dans l’étude des comportements humains sous l’angle de la communication. Ils estiment alors que l » »on ne peut pas ne pas communiquer« . Pour échanger des messages afin de nous faire comprendre, nous émettons des informations qui peuvent être des mots et des gestes. Côté professionnel, on pourrait parler de « communication institutionnelle » ou de « relations publiques », et on peut citer Alice Krieg-Planque: « La communication concerne bien entendu la capacité d’une organisation à faire en sorte que son discours soit répété. Mais elle signifie aussi que la communication concerne également la capacité d’une organisation à faire en sorte que son discours soit repris en d’autres circonstances, repris par d’autres types de locuteurs, repris en d’autres termes, sous d’autres genres et dans d’autres registres : la compétence à communiquer concerne ici la question de la réappropriation des discours. »

Mathieu Mondoloni communique. Il émet un message vers un public. Et là, il faut distinguer la spécificité de son rôle de journaliste. Philippe Breton et Serge Proulx retiennent trois genres de communication:

  • La communication expressive « permet d’extérioriser une sensibilité personnelle, un sentiment, une manière singulière, souvent chargée d’émotions« .
  • La communication informative « sert à décrire le plus objectivement possible un fait, un événement, une opinion« .
  • La communication argumentative vise à « convaincre un auditoire de partager l’opinion d’un orateur« .

En tant que journaliste, Mathieu Mondoloni est dans la communication informative, ou pour parler plus simplement, dans l’information. Il cherche donc à diffuser une information -vérifiée- auprès du public pour que celui-ci puisse se forger une opinion.. Il ne peut pas s’agir de propagande puisque l’auteur ne précise pas d’intention ou d’avis personnel et laisse toute liberté à son lecteur d’accepter, de discuter ou de refuser le message (l’interprétation de l’image et de l’information) émis. La preuve: de nombreux Internautes ont trouvé une multitude de messages tous aussi contradictoires les uns que les autres. Ils confondent ainsi l’information et l’interprétation qu’eux même en font. Un propagandiste, serait lui dans le registre de la communication argumentative, en utilisant des méthodes de manipulation (exagération, mensonge, argumentent d’autorité…), afin de convaincre son public sans lui laisser la possibilité de se faire librement une opinion.

Comment faire le tri?

Du fait de la nature de l’image, de la scène et de l’événement, la photo de Mathieu Mondoloni tend vers la communication expressive. Il partage ici aussi, en tant que photographe, une sensibilité personnelle. Ce qui nous permet de faire la distinction entre un effort d’information et de conviction, c’est bel et bien la légende qui accompagne le cliché: « au bien nommé aérogare de l’espérance à Grand-Case, les évacuations se poursuivent« . Il n’y a ici aucun argument, simplement des faits. C’est vrai ou ça ne l’est pas. Mais l’on peut difficilement dire que l’on est d’accord ou non.

La tendance est récurrente -et facile?- lorsque l’on voit des militaires de parler de propagande. Il y a comme un espèce de réflexe pavlovien chez beaucoup, d’autant plus que la plupart des gens qui utilisent ce mot n’en connaissent visiblement pas la définition. Souvent, le propagandiste est le méchant, l’adversaire, l’ami et le communicant le gentil, l’allié, l’admis. Soyons donc précis et posons la question: l’armée française fait-elle de la propagande? En France, le ministère de la Défense (puis des Armées) s’est doté d’une doctrine qui définit les rôles et les méthodes dans le domaine militaire, concernant les champs informationnel et cognitif. Pour faire simple, il existe une stratégie militaire d’influence (SMI) qui vise à appuyer les troupes en diffusant des messages construits vers les différents publics concernés afin d’obtenir des effets sur les comportements et les attitudes. Elle se compose de quatre composantes principales et d’une multitude d’autres plus secondaires:

  • Communication opérationnelle (et institutionnelle): Diffusion d’informations à destination des médias français, afin d’obtenir le soutien de l’opinion publique.
  • Opérations militaires d’influence (ou opérations psychologiques): Diffusion d’informations afin de convaincre différents publics, généralement nationaux, de soutenir la force militaire.
  • Actions civilo-militaires: Projets au profit des populations civiles destinés à gagner leur soutien.
  • Actions indirectes: Menées par les forces spéciales, elles visent plus spécifiquement l’ennemi.
  • Autres: Key Leader Engagement (mobilisation de notables locaux), gestion des attitudes des soldats, action cinétique, action cyber…

Les communicants sont les seuls à avoir le droit de communiquer en direction du public national. Leur doctrine précise qu’ils n’ont pas le droit de mentir. Nous avons mené dans le cadre de notre thèse de doctorat des entretiens approfondis avec une vingtaine d’entre eux: tous rejettent la moindre notion de manipulation. A la fois pour des raisons éthiques et morales, mais aussi parce qu’ils sont convaincus que ça se verrait et que ce serait contre-productif. Evidemment, certains procédés sont manipulatoires, selon les définitions que l’on choisit: lorsqu’un officier cache une information à la presse, lorsqu’il demande à un journaliste d’attendre avant de la diffuse… Mais globalement, il s’agit surtout de répondre aux interrogations du public. A l’étranger, par contre, les militaires peuvent mener des opérations comparables à de la propagande (ils utilisent d’ailleurs eux-mêmes ce terme). Dans les opérations militaires d’influence, ils peuvent chercher à convaincre de manière plus insistante les populations locales de les aider en répétant encore et toujours, à grands renforts de tracts, haut-parleurs, affiches et autres radios, le même message: nous sommes là pour vous aider.

Les communicants, à l’armée comme ailleurs, sont d’ailleurs invités à suivre un code éthique, le code de Lisbonne. Il est à peu près aussi méconnu chez ces professionnels que la Charte de Munich chez les journalistes. Mais il précise notamment que « dans son comportement professionnel, le professionnel de relations publiques doit faire preuve d’honnêteté, de probité intellectuelle et de loyauté. Il s’engage notamment à bannir tous commentaires et informations qui, à sa connaissance, sont mensongers ou trompeurs. »

Pourtant, parfois, des communicants disent des choses fausses et des journalistes diffusent de belles images favorables à une institution. Comment être sur qu’il ne s’agit pas de propagande? Parce qu’il faut démontrer l’intention. Tout est justement dans l’intention. C’est la différence entre la désinformation (processus volontaire) et l’erreur ou l’incompétence (processus involontaire, les Anglo-Saxons parlent de « mésinformation« , terme peu utilisé en France). Dans le cas qui nous intéresse ici, Mathieu Mondoloni est un journaliste dont l’oeuvre ne peut pas prêter à confusion, qui travaille pour un média dont le sérieux reste avéré. Mais l’intention est souvent difficile à démontrer. Si l’on refuse de croire sur parole l’intéressé, encore peut-on au moins chercher des indices: des exagérations régulières ou un discours récurent allant dans un certain sens par exemple. Mais, là, rien.

Donc non Monsieur Schneidermann. Cette image n’est pas une image de propagande « par nature » et « sans intention », l’idée de propagande n’allant pas sans celle d’intentionnalité, mais bien une photo informative diffusée par un journaliste professionnel. Dire le contraire est en opposition totale avec TOUTES les définitions de la propagande, nuit à la profession de journaliste en l’assimilant à des activités autres et participe à « mésinformer » le public.