Cinq pays européen ont affirmé le 14 février dernier « estimer qu’Alexeï Navalny a été empoisonné avec une toxine mortelle ». Le communiqué de la diplomatie française explique : « Il s’agit de la conclusion à laquelle sont parvenus nos gouvernements après analyse des échantillons prélevés sur Alexeï Navalny. Ces analyses ont confirmé de manière concluante la présence d’épibatidine. » J’ai tenté d’en savoir plus sur l’origine des échantillons dont cinq pays européens ont dit qu’ils ne laissaient aucun doute sur la responsabilité de Moscou.
Les ministères de la défense (en général en charge des capacités d’analyse NRBC) et des affaires étrangères des pays concernés ne souhaitent pas donner de détails. Le ministère des Affaires étrangères des Pays-Bas renvoie aux communiqués officiels. Ils disent que « les Pays-Bas, le Royaume-Uni, la Suède, la France et l’Allemagne sont convaincus qu’Alexeï a été empoisonné avec une toxine mortelle. Ensemble, nous continuerons à demander des comptes à la Russie. » Sans éléments précis sur les analyses menées.
Côté suédois : « Nous ne ferons aucun commentaire sur les détails exacts du processus d’identification. Nous ne ferons aucun commentaire sur les détails concernant la manière dont les échantillons de Navalny ont été obtenus. Ce que nous pouvons dire, c’est que nous avons une grande confiance dans l’intégrité de la chaîne de conservation. »
Côté britannique : « Nous ne ferons aucun commentaire sur les détails concernant la manière dont les échantillons ont été obtenus. Ce que nous pouvons dire, c’est que nous avons une grande confiance dans l’intégrité du processus. » Le rôle du Royaume-Uni est intéressant. J’y reviendrai un peu plus loin.
Ce mutisme est assez habituel sur des procédures qui relèvent largement d’activités de services de renseignement, avec des dimensions sensibles comme l’utilisation d’armes chimiques. Les services de renseignement craignent toujours que le moindre élément de contextualisation ne donne des indices à leurs adversaires sur les sources et les outils qu’ils ont mobilisé pour obtenir des informations. Ici, d’éventuels échantillons du corps d’Alexey Navalny.
Côté allemand, on renvoie à une réponse donnée lors d’un point presse, à un confrère : « Nous sommes un peu discrets à ce stade concernant les détails de l’ensemble : vous pouvez être sûr que nous sommes sûrs, et c’est précisément pour cela qu’il y a cette attribution publique, avec les États impliqués. Le ministre des Affaires étrangères a déjà souligné que les instances responsables doivent désormais faire face à de nouvelles conséquences. Mais je vous demande une fois de plus de comprendre que nous ne pouvons pas divulguer ici en détail des conclusions confidentielles, ce qui permettrait alors de tirer des conclusions sur les capacités et les processus internes.«
Le porte-parole allemand renvoie à l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), qui a été informée. Il n’est pas clair à ce stade si une procédure est formellement lancée. Reste à savoir si cette organisation internationale s’avancera sur l’attribution de responsabilités, point sur lequel elle est généralement assez prudente. La Russie semble dans tous les cas prête à mettre en place tous les barrages possibles pour éviter que l’institution ne puisse s’approprier le dossier. Son représentant à l’OIAC a d’ores et déjà expliqué que Moscou se tient prêt à une « discussion d’experts »… Mais que l’épibatidine n’entrait pas dans le cadre de la Convention sur les armes chimiques. Là encore, c’est assez classique : pour éviter de discuter du fonds, la Russie cherche des vices de procédures. Et effectivement, les pays membres signataires de cette convention sont partagés sur l’intégration de certains poisons.
Le porte-parole allemand se voit forcé de reprendre le raisonnement des Etats concernés: « La Russie a un mobile et disposait des moyens pour le faire. » L’hypothèse est plausible. D’autant plus que les autorités russes ont trainé à rendre le corps à la famille. N’empêche que devant un tribunal… Je ne suis pas certain que ce soit convaincant.
Un porte-parole de l’armée allemande (seul acteur défense à m’avoir répondu) : « Nous ne faisons aucun commentaire public sur d’autres rapports, évaluations opérationnelles ou processus de renseignement. Cela inclut également le traitement et l’analyse de substances spécifiques. Il en va de même pour les questions relatives aux méthodes, aux sources et à la coopération intergouvernementale.«
Une source française, qui préfère rester discrète, me glisse: « De ce que j’ai compris, ce sont les Britanniques qui sont largement à l’initiative. » Ce qui expliquerait pourquoi les communiqués des Européens évoquent tous le cas méconnu hors des frontières de ce pays du décès de Dawn Burgess, une femme tuée lors de la tentative d’assassinat de Sergueï Skripal en 2018, par des officiers de la GU (ex-GRU).
Reste qu’avec tout ça, on ne sait pas bien ce que les Européens peuvent avoir comme éléments concrets pour accuser Moscou d’avoir empoisonné Alexeï Navalny.
L’appel à faire confiance reste un argument fragile.

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